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20. Septembre 2010, 00:00 Colonnes International

Les Jeans Lee Cooper: un pantalon, un voyage, un symbole.

Sofia Marazzi - Dans un centre commercial comme il en existe des centaines, un rayon tout bleu attire des dizaines et des dizaines de personnes par jour: c’est le rayon des jeans. Plus précisément des jeans Lee Cooper.Des pantalons qui n'ont pas grand-chose d'exceptionnel: ils sont bleus, ...

Les Jeans Lee Cooper: un pantalon, un voyage, un symbole.
Dans un centre commercial comme il en existe des centaines, un rayon tout bleu attire des dizaines et des dizaines de personnes par jour: c’est le rayon des jeans. Plus précisément des jeans Lee Cooper.

Des pantalons qui n'ont pas grand-chose d'exceptionnel: ils sont bleus, 'stone washed' (décolorés pendant la production, de façon à être à la mode), à cinq poches... Des jeans comme nous tous en voyons tous les jours, voire en portons probablement aussi. Leur étiquette dit seulement qu'ils sont 100% coton, et qu'il est préférable de les laver renversés. Mais ce qu'elle ne dit pas, c'est leur provenance.Et à raison: si l’on voulait en parler, il aurait fallu une étiquette XL pour y écrire tous les « Made in » – pour y décrire donc leur voyage de 60'000 km, soit une fois et demi le tour du monde, le long duquel les matériaux les plus différents sont produits, récoltés, travaillés et assemblés.Un symbole de la mondialisation, car d’un côté chaque Pays met sa petite contribution, et d’un autre de nombreux enjeux (sociaux, écologiques et économiques) sont continuellement ressassés. Mais procédons avec ordre.

Tout d’abord le denim, ce coton bleu foncé, épais, proprement dit « du Kansans », arrive tout droit du Bénin, en Afrique de l’Ouest, mais ce n’est pas là-bas qu’il est travaillé : vendu en tant que matière première, il est ensuite transporté à Milan où il est filé, tissu et en partie teint – à l’aide, entre autre, d’indigo synthétique provenant de Frankfort.Et s’il est si confortable à porter, c’est qu’il a été traité avec certains enzymes, et encore frotté à la main avec une pierre ponce que l’on trouve au fond d’un volcan inactif de Turquie, de façon à le rendre souple. Un procédé, ce frottement à la pierre volcanique notamment, très efficace mais très polluant aussi (les débris de roche, enrichis d’indigo, une fois évacués dans l’eau empêchent les UVs de passer et cela ne manque de tuer pas mal de plantes), qui n’est pas, lui, effectué en Italie mais plus au Sud, en Tunisie – là où les travailleurs se salissent le plus les mains à cause des décolorations bleues du tissu non encore complètement traité (et une tâche, avant d’être un défaut esthétique, est le signe d’une absorption dermatologique d’éléments nocifs).

Car c’est un petit village de l’Afrique du Nord qui accueille celle que l’on pourrait définir la dernière étape du périple des ces pantalons : nommé Ras Jebel, ne comptant pas plus que deux milliers d’habitants, il a bien changé d’aspect ces dernières décennies, depuis que trois fabriques de vêtements y ont été ouvertes – nos jeans sont produits dans la premières, et ils ont pas mal changé la vie des ces gens.A cette époque -pas si lointaine- qui a précédée leur arrivée, en effet, les femmes étaient encore toutes habillées en noir de la tête aux pieds, et elles réservaient probablement leurs talents de couturières pour les besoins de leurs familles. Aujourd’hui un demi-millier d’entre elles travaillent sans cesse accroupies dans une grande salle, les yeux rivés sur une machine à coudre, les muscles rigides, produisant chacune pour une moyenne de trois pantalon par minute : chacune met sa contribution, que ce soit pour la fermeture éclaire, pour les poches ou encore pour les ourlets. Elles passent tellement de temps dans cet atelier qu’un petit magasin de lingerie a pris place juste à côté. Leur salaire est moins que la moyenne mais bien au dessus du minimum légal, et aujourd’hui certaines de ces femmes portent même des jeans – et si quelques unes rêvent quand même du mariage (payé aussi grâce à ce poste) pour reprendre une vie traditionnelle, d’autres continuent à travailler même une fois devenues mères de famille.

Mais il ne faut pas oublier que les jeans sont autre chose que du simple coton bleu assemblé : il y a les fermetures éclaires, les boutons -et les petites décorations-, les coutures, les poches, chacune composée d’un matériau différent. Des petits détails qui pèsent lourds sur leur voyage.Rien qu’en restant focalisé sur le coton, il faut distinguer du denim précité celui pour poches, qui provient de la Corée et est travaillé en Pakistan, et celui pour les coutures, produit en Irlande du Nord, teint en Espagne et renforcé par des fibres de polyester d’origine Japonaise. Le même polyester que l’on retrouve dans la fermeture éclaire, mais qui est, ce dernier, produit en France par des Nippons.

Et c’est encore des îles Japonaises qu’arrive le bronze pour ces mêmes fermetures, alors que celui des boutons et de tout petit ajout est fait en Allemagne avec du zinc Australien et du cuivre de Namibie (en Afrique du Sud).De longs trajets, qui nécessitent des déplacements par différents moyens de transport plus ou moins polluants. Un impact énorme sur l’environnement, d’autant plus que souvent on tourne presque en rond afin de fabriquer chaque petite partie là où cela coûte un tout petit peu moins cher qu’ailleurs, pour ensuite tout réunir au même endroit au moment de l’assemblage.

Une délocalisation de la production par le moyen de laquelle les Pays du Nord s’infiltrent dans l’économie des Pays du Sud (c’est ce que l’on appelle la « nouvelle colonisation »), les gardant dépendants et en même temps en contrôlant grande partie de leur production.En pensant aux femmes Tunisiennes qui travaillent à un rythme d’enfer pour un petit salaire et dans des conditions que l’on pourrait presque qualifier d’inacceptables (peu de place pour s’installer, bouger et même se lever en urgence, machines sans aucune sécurité, de très courtes pauses et des horaires pas vraiment faciles), le mot « exploitation » nous vient en effet tout de suite à la bouche.

Mais il ne faut pas oublier le revers de la médaille : car cet emploi les aide tout de même à sortir de leur rôle de femmes au foyer (ce qui n’est pas toujours évident, compte tenu du contexte) tout en gagnant des sous – avec lesquels elles pourront faire des achats et ainsi améliorer leurs conditions de vie à travers des dépenses qui dans leur petit vont réinjecter de l’argent dans l’économie locale et la faire un peu mieux tourner.

Malheureusement, certes, ceci n’est pas le cas partout où ces jeans passent et laissent une trace. Si l’on survole par exemple le Bénin, on voit un endroit qui pourrait sembler gai à première vue, avec ses rues pleines de couleurs, mais derrière tout cela ces plantations de coton sont le seul pilier de son économie et tout n’est pas si rose. Car ici ce ne sont pas les petits travailleurs qui empochent l’argent des ventes, mais plutôt les gens haut placée qui financent la corruption et font leurs courses dans les Pays plus riches.

L’économie de subsistance y est donc la seule règle du marché, et là où arrive le progrès il n’amène que des pesticides, qui se veulent inoffensifs mais qui sont tout de même interdits au Nord1. Les travailleurs sont toujours aussi pauvres que le siècle précédent (quand l’industrie du coton a été introduite de force par les colonisateurs), les gens se disent « polygames par nécessité ».

Et c’est malheureusement presque compréhensible qu’ils aient besoin d’enfants pour les aider à travailler leurs champs si l’on pense que pour une tonne de coton ils gagnent à peine assez pour se payer le tiers d’un seul pantalon tel que l’on achète dans notre fameux magasin Anglais2 – en même temps, on remarque que certaines zones d’où provient le coton semblent être les seuls endroits de la région où les enfants ne sont pas aussi souvent revendus qu’ailleurs...De plus, en s’intéressant de plus près aux mines Namibiennes on peut constater que l’exportation du matériau brute leur permet de gagner de l’argent tout en leur empêchant de devenir plus indépendants (et peut-être même plus riches) grâce par exemple à la fabrication de petits souvenirs pour touristes.

Pour un petit revenu sûr, on laisse donc tomber toute tentative d’innovation même soupçonnée de rentabilité : puisqu’en effet des petites figurines en métal pourraient se vendre facilement à un prix bien plus élevé que le cuivre non travaillé – car toute modification enrichit le produit d’une certaine valeur ajoutée qui permet d’augmenter les entrées sans que l’effort requis s’accroisse en proportion.Sans compter que ce même métal tel qu’il est extrait des mines est très riche entre autre en arsenic, une substance que l’on sait bien nocive pour tout organisme vivant. Mais il est difficile de s’inquiéter trop des normes de sécurité, et encore plus d’être écologique, lorsque l’on a besoin de manger et que les moyens disponibles sont lacuneux.Ce qui ne devrait pas étonner plus que cela, vu qu’il semble être difficile même quand on en aurait la possibilité mais que l’on nous fait miroiter un gain plus facile financé par la délocalisation et simplification de certains procédés.

Source : Il mondo in un paio di jeans, Inchiesta, ”Internazionale„.

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